Au milieu des hollywooderies qui sortent actuellement au cinéma, on peut plus surement préférer voir (enfin) Departures, qui a raflé la mise aux awards japonais et reçu l'oscar du meilleur film étranger au sus-nommé lieu, damant le pion au néanmoins bon hexagonal Entre les murs. Sauf qu'ici, Takita nous propose un "entre les planches" (de sapin). A l'opposé des John Connor qui tentent de nous sauver de l'apocalypse, Takita nous recentre bien autrement sur notre finitude, en nous offrant une magnifique linceul toile sur notre rapport à la mort, et donc à la vie. Quand on perd son job de (médiocre) violoncelliste au sein d'un orchestre qui fait faillite, et qu'on postule comme aidant au (dernier) voyage de ses congénères, la mélodie semble moins agréable, réveillant, parfois bien malgré nous, notre histoire familiale et tout ce qui s'y peut s'y jouer : l'amour, la haine, la colère, l'abandon, la trahison, le pardon et la réconciliation - même post-mortem, et le mystère finalement fécond d'être comme un chacun, "né quelque part" sans avoir choisi sa famille, ses parents ou les trottoirs de Yamagata...
Les acteurs sont tous magnifiques d'humanité, les allégoriques simples et percutantes, les décors apprêtés. Là où certains ont vu des longueurs, je n'ai pour ma part vu que le temps suspendu de ces moments si particuliers qui nous interrogent.
On ne focalisera pas sur ce qui ne serait en apparence culturellement qu'ancré dans la culture japonaise (rapport honteux d'une profession jugée impure et déshonorante, déchargée à des pros) vu qu'il y a quelque chose à la fois d'universel (1) et aussi lié à une vraie tentation occidentale de refuser la mort, du moins d'accepter de la regarder en face, dans ce qu'elle a de désarmant : le tabou serait même plus grand en occident, où les (pauvres) fossoyeurs sont encore mal considérés, les rides et la vieillesse encore moins, l'euthanasie prétendant même nous donner le pouvoir (illusoire) de maîtriser l'évènement. Qui a encore l'occasion de vraiment veiller ses morts ? A l'heure ou les seules références des djeuns en thanatopraxie, c'est le Docteur Al Robbins, Six Feet Under ou très optionellement les cours d'histoire égyptienne de 6ème, les élégantes chorégraphies funéraires offertes par Daigo nous permettent de revenir à l'essentiel, au travers d'un magnifique rituel thaumaturgique, capable de réconcilier morts et vivants au cœur même de la douleur, en permettant une féconde anamnèse à un moment crucial. L'art de redonner chair, autrement dit "d'in-carner" un cadavre quand tout semble justement si désincarné.
Je ne saurais trop vous conseiller d'aller voir ce petit chef d'œuvre (en VO of course), preuve qu'un enterrement peut aussi être joyeux, car on rit également beaucoup, mais également de prolonger ce plaisir nullement morbide en lisant l'hilarant roman d'Akiyuki Nosaka, Les embaumeurs, qui traite du même thème, mais sur un registre autrement plus caustique avec quatre pieds nickelés, Laface, Echalotte, Un-tantinet et le doc, qui s'improvisent entrepreneurs en juteuses et farfelues pompes funèbres, comblant tout naturellement le besoin des vivants à remplir le vide existentiel laissé par les défunts. Vous pourrez également poursuivre l'œuvre de ce maître en lisant les pornographes ou la tombe des lucioles, porté à l'écran par Isao Takahata dans ce qui constitue le plus déchirant et beau dessin animé jamais réalisé. Et Pour boucler la boucle, la musique de Departures, qui met à l'honneur le plus proche instrument de la voie humaine, le violoncelle, est signée... Hisaichi.
(1) le cérémonial mortuaire des sépultures paléolithiques ne sont-elles pas, conjointement avec l'art rupestre, les premiers faits qualifiant notre spécificité humaine ?