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Livre - BD - Revue

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Jeudi, mars 11 2010

Maîstre troubadour Desjardins conte Dame Aliénor

Depuis Les Derniers Humains, il y a déjà près de 22 ans, Richard Desjardins a parcouru un sacré bout'd'chemin. Parcours d'un artiste humble mais si précieux, et dont tous les albums recèlent de merveilleuses pépites. Parenthèse faite de ses deux albums avec son groupe de jeunesse Abbitibbi, et le néanmoins réussi Symphonique (1), le québécois n'est selon moi jamais aussi bon qu'en solo, au piano ou à la guitare, et le voir sur scène est toujours un temps fort que je n'ai jamais voulu manquer. De Tu m'aimes-tu au splendide Kanasuta, en passant par Boum Boum, Richard Desjardins rend toujours hommage aux femmes, à son pays et ses personnages (ses autochtones, ses orpailleurs, ses mineurs et forestiers, dont on croirait parfois certains tout droit sortis des contes de Jørn Riel), et à la vie passionnée en général.

Le canadien est également cinéaste documentariste, écologique sans ego, les pieds bien sur terre et dans la boue avec le Brut Erreur Boréale (2) ou encore le Peuple invisible (qui rendent les films de Yann Arthus Bertrand et Al Gore bien fades), qui dénonce inlassablement le pillage par les Yankees, d'où qu'ils viennent, nouveaux pharisiens cupides, prompts à ignorer et mépriser tant la nature que les cultures.

Mais aujourd'hui, plutôt que de vous parler du chanteur que j'adore, je consacre ce billet à un de ses livres, Aliénor, publié l'an passé chez Lux Editions et qui, plus qu'un exercice de style, fait place au merveilleux conteur.

Richard Desjardins campe ici le personnage de Gauthier sans Avoir, cerf miséreux et lésé par une justice féodale sans pitié de ce XIIème siècle, témoin imaginaire et invisible d'un personnage bien réel et assez incroyable, Aliénor d'Aquitaine, qui incarne à elle seule une fresque historique, faites de frasques inouïes, et d'enjeux de pouvoirs quasi rocambolesques, qui dépasseraient bien des contemporains en mal de storytelling.

En résumé, "Dans un repli de cet étrange XIIe siècle, où les rois faisaient tout ce qu’ils voulaient, où les peuples vivaient dans la terreur religieuse, morts de peur ou de faim, Aliénor d’Aquitaine (1122–1204), cultivée et indépendante, épouse successivement le roi de France Louis VII, puis le futur roi d’Angleterre, Henri II, apportant ses possessions et ­titres à l’un puis à l’autre des deux souverains."

L'auteur précise bien d'autres détails très intéressants, dans un avant-propos à son poème, de ce "road movie", et l'on en vient avec lui à se demander "comment il se fait qu'on n'ait pas tourné un film sur la vie de ce pétard", tant cette dame de la noblesse girondine fut la témoin et l'actrice d'un siècle, semeuse malgré elle de tous les ingrédients qui fera place quelques décennies plus tard à la guerre de Cent Ans.

Bien qu'anachronique à la versification d'alors, Richard Desjardins a choisi de composer ce poème de Gauthier Sans Avoir en alexandrins, en référence "à l'expression poétique des troubadours" et à l'amour courtois dont Aliénor d'Aquitaine favorisa semble t-il l'émergence dans sa fastueuse cour.

En ce soir du 31 mars 2004, en l'abbaye de Fontevraud, Aliénor, octogénaire d'un siècle où l'espérance de vie est de quelques trente années, se meurt. Gauthier, soldat sans terre ni sel, est tout près de réaliser l'acte de justice vengeresse qu'il poursuit depuis des décennies, le crime illusoire d'une noble, responsable de toute sa rancœur. Avant, il veut lui raconter la vie d'ombre qu'il a menée et leurs destins croisés, si éloignés et pourtant si mêlés. Il conte alors ses misères et par contraste la fastueuse vie d'Aliénor.

"Les ultimes mots que vous ouïrez ici-bas
sont ceux de mon être et de ses rêves fanés
Peu me chaut tous efforts d'arriver jusque-là,
jusqu'à même attendre très grand nombre d'années"

Ce superbe monologue écrit en 2000 lors d'un séjour occitan de l'artiste, est richement illustré par Shrü, et constitue une belle chanson de geste, dont la musicalité n'attend plus qu'une partition. Bel héritier d'un François Villon, Desjardins avait déjà couché sur papier musical une ode épique historique des conquistadors (Le prix de l'or), une autre préhistorique (Nataq, homo sapiens traversant le détroit de Bering), mais surtout le magnifique et déchirant Lomer, carcassonnais de la renaissance, lapidé par l'intolérance des ses pairs, parce qu'il "fut allé aimer un homme".

Et si tous ces personnages comme Aliénor (1204), ou Lomer (1460) ont une date donnée précise, comme inscrites dans l'histoire pour y lire ce que leur vie était jadis, c'est aussi pour offrir le recul de mesurer combien la nature humaine demeure la même, l'amour comme les injustices itou, par delà toutes les réalités matérielles des siècles.

Toujours est-il que ce monologue en alexandrins, serti de "termes et d’expressions disparus mais formidablement chargés de sens", est justement donné par Richard Desjardins dans le lieu même de sa narration, en l'abbaye de Fontevraud, le vendredi 30 avril prochain, et suivi le lendemain - pour les veinard qui auront leur week-end entier - d'un concert tout aussi unique dans ce cadre magnifique.

Pour le reste, n'hésitez pas à vous procurer et/ou à offrir ce petit chef d'œuvre auprès de votre libraire.

Aliénor - Richard Desjardins
Illustrations de Shrü
Lux Editions - 2008
ISBN : 978-2-89596-061-4
144 pages - 14,25 €

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(1) et surtout enfin édité en CD, 5 ans après le concert donné sur Radio Canada. Mon fichier podcast de 2004 laissait vraiment à désirer pour le son... Malheureusement (comme ce fut le cas pendant un an pour Kanasuta), c'est pour l'instant qu'en import pour l'hexagone... Maudits français !

(2) Près d'une dizaine de prix et récompenses.


Lundi, septembre 28 2009

Le dernier Jul, ou la paléo-sitcom politique racontée à ma fille

Petit plaisir de rentrée avec la lecture (chaleureusement conseillée) du dernierJul, Silex and the city, qui campe de savants et judicieux anachronismes pour nous narrer les désopilantes aventures de Monsieur et Madame Dotcom, profs de chasse et de préhistoire-géo (en Zone d'Evolution Prioritaire) en 40 000 avant JC. Un recul temporel jouissif, une Simpson family à la sauce geek néanderthal pour mieux nous faire apprécier l'actualité sociale et politique contemporaine.

Ou comment Blog un mari prof de chasse, ambitieux, se lance en politique en tentant de racoler toutes les sensibilités tribales (im)possibles et imaginables de la vallée; une fille fashion-victime (Web) en collant léopard de chez Valentino, qui s'amourache de Rahan de la Pétaudière, fils à papa de Saint-Germain-des-Pierres du patron d'EDF (Energie Du Feu) et son volcan privatisé; un fiston alter-darwiniste qui tape sur les nerfs de son daron avec ses lubies anti-fourrure, anti-feu et anti-chasse..., et bien d'autres personnages qui freinent à l'idée de faire leur le slogan de Blog : "Évoluer plus pour gagner plus".

De mai 68(000) avant JC jusqu'à l'avènement de Sapiens Sapiens, de truculentes caricatures sur les profs, les artistes (en biennale préhistorique), les lobbyistes et militants de tout poil (de mamouth), les jeunes et les vieux, les politiques et les syndicats, sans oublier les abonnés végétariens au Monde Diplodocus. C'est drôle, férocement drôle, plein de clin d'oeils, et le travail de vos zygomatiques fera le reste.

JUL - Silex and the city - Editions Dargaud. Tome I (avant notre ère). Un deuxième tome débarquera ensuite pour poursuivre sur la religion et d'autres facéties. Vous pouvez évidemment parfaire votre culture avec les précédentes BD du Jules

Petite interview sympathique par ici : blog de l'iconograf

Mercredi, septembre 16 2009

Dans la famille Hergé, je voudrais... le grand-père

Il souvent amusant de voir l'incrédulité qui se lit sur le visage des gens lorsqu'on leur parle pour la première fois de psychogénéalogie et des secrets de famille. Déjà, quand on parle de psychologie tout court, les raccourcis fumeux-syncrétiques ou les doxa de comptoir (souvent issues du magazine éponyme...) sont légion, mais alors dès qu'on évoque les dates anniversaires, les syndromes du survivant où les fantômes et les encryptages inconscients qui font le lit et les nœuds de notre héritage familial, on vous regarde avec des yeux de merlan frit, des ricanements cyniques (voire malaisés), ou l'on vous taxe vous-même de crédule, de naïf rempli de pensées magiques (quoi, un mec rationnel comme toi ?!).

Bref, pas facile de trouver une oreille réceptive sur un sujet où le fait de ne "pas vouloir entendre" constitue parfois le premier signe de défense envers des histoires familiales parfois douloureuses ou honteuses, mais aussi heureuses ne l'oublions pas, connues ou non, qui peuvent pourtant conditionner votre Dasein et des éléments en apparence bénins de notre quotidien : le choix de notre métier, de notre conjoint, des prénoms donnés à nos enfants, de notre rapport à l'argent et j'en passe.

Non qu'il y ait une quelconque obligation à vouloir nécessairement interroger et remuer tout celà (et puis on vit très bien avec la plupart de nos névroses, hein ?), ni même de vouloir à tout prix mettre une obscure raison généalogique derrière chacun de nos actes (votre conditionnement n'entame pas votre libre-arbitre, brave panurgique mouton), mais ces outils ont quelque chose de passionnant pour qui s'y penche un petit peu, avec les précautions d'usages requis bien entendu (1). En la matière, il y a beaucoup d'ouvrages pionniers plutôt ardus pour considérer les problématiques de psycho-généalogie (2),mais d'autres ont beaucoup fait pour vulgariser cette approche, comme le fameux "Aïe mes aïeux" d'Anne Ancelin Schützenberger, devenu véritable best-seller meilleure-vente. Et puis il y a un remarquable pédagogue en la matière, Serge Tisseron, qui vous fait découvrir le phénomène au travers d'un travail de recherche qui ressemble à un (très) bon et passionnant polar.

Tisseron a complété et (re)publié très récemment, en cette année des 80 ans du reporter entoupé , le dernier volet de son travail autour de l'œuvre d'Hergé, parachevant quelques 27 années d'enquête (3) sur Tintin et ses acolytes, personnages qui constituent chacun autant de facettes et de pièces d'un même puzzle, révélant (4) en filigrane inconscient le canevas intime de l'histoire personnelle de Georges Rémi (et de ses ascendants), nouée autour d'un secret de famille autant tût que transpiré dans chaque vignette des planches des albums de Tintin.

Rappelons que Serge Tisseron, avant même la publication d'une biographie d'Hergé, subodorait une trame biographique invisible derrière les personnages et la chronologie des albums de Tintin. La grand-mère de Georges Remi, Marie Dewigne, femme de chambre chez une comtesse belge, fut fille-mère de deux jumeaux Léon et Alexis (oncle et père d'Hergé). Elle tût la filiation et le nom du mystérieux grand-père du dessinateur. Ce secret de famille sur trois générations se retrouve au travers des attitudes, dires, actes et relations de trois groupes de personnages corrélés :

- Marie Dewigne / la fameuse Castafiore (incarnant elle-même la Marguerite de l'opéra de Gounod, qui se retrouve enceinte en acceptant la séduction de Faust) qui renvoie tour à tour à la mère violée, abusive et à la Comtesse.
- Léon et Alexis / Les Dupond/t  en (en)quête illusoire d'une vérité qui leur échappe en permanence et héritiers d'un double patronyme, l'un revoyant au père inconnu, l'autre au père d'usage qui les reconnus un temps (mariage blanc) leur laissant le seul patronyme (Philippe Remi)
- Hergé : le triptyque Tintin (perspicace figure déchiffreur d'énigmes configuré en enfant parfait), Haddock (héritier descendant du chevalier de Haddoque, lui-même bâtard de roi) et enfin Tournesol (scientifique qui préfère la surdité à la révélation du secret familial)

Les différents ouvrages de Tisseron consacrés à Tintin/Hergé fourmillent de détails passionnants en résonance : cases de BD corrélées sur plusieurs albums, troublantes expressions phonétiques ou linguistiques constituant autant d'homonymies singulières, qui renvoient les sons aux mots et les mots au sens (directs ou cachés). Il développe également les frappantes coïncidences et emprunts avec le roman préféré d'Hergé, Sans Famille d'Hector Malot (Rémi/Remi, Capi/Capitaine, Allan/Allen, Milligan/Moulinsart), la crise vécue par Hergé dans son rapport à la création dans l'album l'étoile mystérieuse, ainsi que la résonance thérapeutique rencontrée par Tisseron lui-même durant son travail.

Un passionnant bouquin, donc, comme la plupart de ses ouvrages.

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(1) cf.notes sur l'article psychogénéalogie de wikipedia en lien

(2) Cf. Nicolas Abraham et Maria Török, L'Écorce et le noyau, éd. Poche, 1999

(3) chronologiquement :
- Tintin chez le psychanalyste, 1985, Aubier
- Tintin et les secrets de famille, 1990, Seguier, (rééd Aubier 1992).
- Tintin et le secret d'Hergé, 1993, Presses de la Cité réédité cette année chez chez Hors-collection.

(4) la révélation au sens photographique du terme n'est pas fortuite : Tisseron a énormément travaillé sur le rapport à l'image et à la photo et sur leur incidence. cf. notamment :
- Psychanalyse de l'image, des premiers traits au virtuel, 1995, Dunod, (rééd 1997 et 2005)
- Psychanalyse de la bande dessinée, 1987, PUF, (réédition Champs-Flammarion 2000)
- Le mystère de la chambre claire, photographie et inconscient, 1996, Les Belles Lettres, (rééd Flammarion 1999)
- Y a-t-il un pilote dans l'image ?, 1998, Aubier

mentions légales : Photo de Serge Tisseron - Créative Commons (CC) Jean-Pierre Dalbéra