Sforzando

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Dimanche, septembre 19 2010

Le piano du riche Anzelloti

Les adeptes du label Winter&Winter connaissent déjà Teodoro Anzellotti. Cet accordéoniste allemand d'origine italienne compte parmi les meilleurs représentants de cet instrument, à l'instar de Guy Klucevsek, ou des virtuoses James Krabb et Geir Draugsvoll (1), et il a inauguré l'introduction ou réinventé l'usage de celui-ci dans la musique classique.


Pour la musique contemporaine, il est dédicataire et premier interprète de la Sequenza XIII de Luciano Berio, mais a également collaboré pour des œuvres de Mauricio Kagel, Matthias Pintscher, Heinz Holliger, Wolfgang Rihm, ou encore Toshio Hosokawa, Fumio Yasuda, György Ligeti, John Cage ou György Kurtág et bien d'autres. Un impressionnant répertoire pour les créations d'aujourd'hui donc, mais également pour les transcriptions ou interprétations plus anciennes, à tel point qu'il devient presque évident de (pouvoir) jouer tout le grand répertoire, notamment d'orgue, de clavecin ou de piano sur l'accordéon.

Anzellotti prouve, s'il en était besoin, que la richesse, les nuances et la qualité de jeu de ses exécutions, que ce soit en solo, en concertante ou en musique de chambre, donnent toute la valeur ajoutée et la pertinence intrinsèque de cet instrument dans le champ du classique. Il suffit d'écouter le remarquable album qu'il a consacré à Eric Satie pour s'en convaincre. On retrouvera aussi sa pâte interprétative sur les series de Leos Janacek, des sonates de Domenico Scarlatti, des pièces pour Harmonium de César Franck, ou encore des œuvres de Dietrich Buxtehude.

Paradoxalement, Teodoro Anzelloti n'avait jusqu'à maintenant pas abordé sur CD l'œuvre de Jean-Sebastion Bach. A l'heure où c'est presque de mode dans l'univers du jazz d'interpréter du Bach (Lousier, MJQ ou plus récemment en classique l'album de Richard Galliano), Anzellotti nous livre une interprétation remarquable des Variations Goldberg .

Ces variations ont été construites en partie autour de refrains populaires, donc bien avant les intégrations faites part les compositeurs du 19è s (comme Brahms ou Dvorak par exemple). Bach a mâché et remâché ces aria profanes en de puissants exercices, réputés parmi les plus difficiles à jouer pour les pianistes. Mais au delà de la technicité requise pour jouer ces variations, il y a une unité d'œuvre musicale étonnante - ces variations ne se réduisent donc pas à des exercices de style. La virtuosité n'est pas suffisante pour donner une âme à ces variations. Il faut les restituer en autant de nuances, de couleurs et de respirations, les faire vivre et danser. Inutile d'attendre Anzellotti sur la dimension technique de l'œuvre, il maîtrise parfaitement son jeu et sa virtuosité ne souffre ici aucune contestation. Et bien sur l'incarnation et l'interprétation non plus. La transposition du registre baroque à l'accordéon est remarquable et Anzellotti insuffle à ces variations un rythme à la fois nouveau et intemporel savamment dosé, riche en nuances et en délicatesse, avec une expressivité fascinante.

On sort de l'écoute de ce disque avec la familière impression que Bach a effectivement composé ces variations pour le piano du pauvre, rien que pour faire mentir son appellation, tant cette restitution est riche. Bref, un vrai régal.

Johann Sebastian Bach - Variations Goldberg - Teodoro Anzellotti - 2010 - 1CD Winter&Winter - T 71'49

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(1) sublimes arrangeurs de la version 1947 de Petrushka de Stravinsky et des Pictures at an exhibition de Mussorgsky sur leur album Duos for classical accordions - 1997

Lundi, janvier 4 2010

La passion Osvaldo Golijov


ogTetro.jpg
J'avais évoqué précédemment les liens féconds entre cinéma et musique, et notamment la musique classique, au point que certaines B.O.F., loin d'être bof, se suffisent parfois à elles-mêmes. Je profite de la sortie du dernier Francis Ford Coppola, le très autobiographique Tetro, pour évoquer l'exceptionnel compositeur contemporain, Osvaldo Golijov, qui en signe une nouvelle fois la bande son (1)

Quand on écoute pour la première fois le compositeur argentin, une chose magnifique et immédiate saute à nos oreilles, celle d'une "modernité métisse", pour reprendre le sous-titre du dernier ouvrage de mon essayiste préféré J.C. Guillebaud, et le commencement d'un monde où la musique prouve à elle seule combien l'assimilation et l'interpénétration des cultures et traditions musicales peuvent s'avérer fécond. Il faut dire que Golijov en tient une couche : né en Argentine d'une mère roumaine et d'un père ukrainien, voyageur pétri de culture juive et chrétienne, il est multi-confessionnel jusque dans ces compositions : le klezmer nous fait danser le flamenco, la liturgie baroque espagnole côtoie la poésie arabe méditerranéenne, l'ésotérisme kabbalistique rencontre les chamanes, et toute sa musique respire de merveilleux syncrétismes néanmoins respectueux de chaque style.

Guère étonnant de le retrouver auprès du Kronos Quartet (autres habitués du mélange de style - Caravan), de la trépidante clarinette klezmer de David Krakauer, tout en chatouillant des bandonéons piazzolesques. Mais aussi toujours plaisant de retrouver sa muse vocale (et ma soprano préférée), Dawn Upshaw, accompagner la plupart des créations : Ayre, petit chef d'œuvre de chansons andalouses, les autres Three Songs parues dans Oceana, le Garcia-Lorcesque Ainadamar, ainsi que donc, les deux bandes sons de Coppola (Youth without Youth - 2007 et le nouveau Tetro).

OgAinadamar.jpg OgYWY.jpg

Bon, cette nouvelle bande originale pour Tetro habille plus le film d'une ambiance sonore qu'il n'offre une véritable exploration transculturelle. Ici c'est presque uniquement l'Argentine, l'ombre obsédante de Piazzolla qui plane et offre l'essentiel du thème. On y retrouve par moments l'expressionnisme de Sakamoto, mais il n'y a pas la profondeur du précédent score de Youth without Youth.

Mais Osvaldo Golijov excelle aussi dans l'art d'agrémenter son patrimoine culturel dans une oeuvre aussi somptueuse que déroutante : La Pasión según San Marcos. Cet opus tient du miracle esthétique en rassemblant une sorte de Missa Criolla qui invoquerait aussi bien Bach que des acolytes contemporains comme Steve Reich ouJohn Adams à venir chanter du grégorien sur un air de salsa, une Schola Cantorum indigène. On danse aussi bien que l'on écoute religieusement.


Pour ceux qui sont intéressés, une version pour deux pianos, percussions et orchestre est donnée en création mondiale à la salle Pleyel le 27 janvier prochain à 20h, par les sœurs Labèque. Une belle occasion d'écouter en live la musique de ce passionant compositeur.

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(1) Je ne me prononce ici dans une critique du film que je n'ai du reste pas encore vu.

Vendredi, septembre 18 2009

Anne Gastinel chez les Espagnols. Olé !

 J'ai deux amours en musique (1) : le violoncelle et les compositeurs espagnols. Si on me propose un Deux-en-un, je vais surement pas dire non. Si en plus c'est Anne Gastinel qui joue, que demander de plus ?

La belle Anne est on ne peut plus éclectique : de Bach à Tanguy, De Haydn à Barber en passant par Schumann, Brahms, Dvorak, Elgar et tant d'autres, elle se joue des époques et des styles, de l'époque baroque aux contemporains, toujours avec aisance et grâce. Et si le répertoire n'est pas adapté ou pas fait pour son instrument, elle s'en plaint directement auprès du compositeur (2) et se lance dans les transcriptions. Exercice délicat, tant les prétentions et les résultats sont immanquablement confrontés aux œuvres initiales. Armé de six autres cordes avec l'argentin Pablo Marquez à la guitare, Anne Gastinel nous livre avec Ibérica, quelques grands moments du répertoire espagnol versions cordes, revisitant trois grand Hombres : Granados, De Falla, et Cassado.

"J’aime ce pays. L’Espagne. Ses couleurs, ses parfums, sa chaleur, son énergie, son lyrisme, son âpreté, sa générosité, son dynamisme, sa pudeur, sa fierté, son enthousiasme. Sa musique est tout cela. Mélange enivrant de ses paradoxes. Intense reflet et de son âme. Mes voyages me mènent souvent sur ses terres ; bonheurs sans cesse renouvelés." A.G.

Quand on aborde les compositeurs espagnols, il va de soi que ce sont l'emblématique instrument national à six cordes et le piano ont eu la part belle fin 19ème/ début 20ème (Encore que le principal, Granados, n'ait précisément jamais, chose curieuse, écrit pour la guitare). Le violoncelle a surtout été le fait de Gaspard Cassado, violoncelliste à l'école de Pau Casals qui composa la fameuse et belle suite pour solo cello (reprise sur le disque) et qui fit lui-même nombre de transcriptions pour son instrument.

De Falla (qui fit quelques pièces de musique de chambre avec violoncelle) composa de fameuses danza et canciones dont les transcriptions sont ici allègres et sonnent très bien. D'autres danza et une goyesca de Granados (3) complètent le tableau pour un album vibrant et abouti.



Notre chère violoncelliste et son acolyte revisitent donc un patrimoine musical très riche. Peut-être les transcriptions ne s'y prêtaient-elles pas, mais il eu été magique et complet d'explorer d'autres grands noms espagnols. Je suis sûr que quelques Suburbis et scènes d'enfants de Mompou, des opus de Tarrega ou de Sor sont à explorer. Dis Anne, chiche que tu as de quoi faire un Ibérica 2 à l'occasion ?...

En attendant, régalez-vous avec ce disque ou au théatre des Bouffes du Nord le 12 octobre prochain (complet, héhé!).

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(1) entre autre, car j'en ai pas que deux, l'amour surabonde ^^
(2) dédicace à l'adresse de Schubert qui n'a guère fait pour le violoncelle sinon une pièce fameuse pour son ascendant direct l'Arpeggione. Mais faut pas lui en vouloir à Franz, quand on part à 31 ans, on a pas pu tout explorer, hein ?! L'instrument étant le plus proche de la voix humaine, suave et chaud, il paraissait évident d'en faire la voix sur la série de lieder joués avec Claire Désert (Arpeggione - Naïve 2005)
(3) Faites-moi le plaisir d'écouter les goyesca par Alicia de Larroccha, c'est divin...

Jeudi, mai 7 2009

Ponyo la walkyrie



ponyo.jpgDisons-le, Hayao Miyazaki nous a encore pondu un chef d'oeuvre avec son dernier Ghibli, Ponyo sur la falaise.

Mais je voue aussi une grande admiration pour Joe Hisaishi, qui a mis en musique la plupart des dessins animés du maître (et ceux de Kitano). Hisaishi fait partie de la trempe de ces grands compositeurs japonais qui excellent depuis toujours dans l'art de lier musique classique et 7ème art, en créant des œuvres contemporaines classiques à la fois originales mais aussi imprégnées d'un héritage riche (1), que j'adore écouter comme œuvres plus que comme bandes originales de films.

Si les références et inspirations sont largement exploitées dans ce nouvel opus (John Williams, Gershwin, Debussy), le clin d'œil de Hisaichi à Wagner est particulièrement marqué, puisque Miyazaki dit avoir souvent écouté La Walkyrie durant l'élaboration du film, au point que le vrai nom de Ponyo (sœur ainée de toutes ses sœurs poissons) est Brunhilde, qui est aussi le nom de la sœur aînée des Walkyries dans l'Opéra de Richard. Je vous laisse savourer la parenté entre les deux œuvres :

Course de Ponyo :
La charge des walkyries :

Dans les ponts posés entre orient et occident, j'ai pensé à une autre analogie musicale : celle entre le chant de la soprano dans la longue ouverture du dessin animé et l'aria de la célèbre ode à la lune de la Rusalka d'Anton Dvorak. (L'autre référence probable sur ce morceau étant celle de Morricone).
Miyazaki, en choisissant d'adapter à sa manière le conte d'Andersen, nous conte l'univers des sirènes, également présentes dans la culture slave. La mère de Ponyo est présentée sous les traits d'une Ondine, personnifiant la Mer, qui pourrait sortir tout droit d'une image art nouveau façon Klimt ou des Loreleï romantiques du 19ème siècle. C'est elle qui parle dans ce chant "Umi no Oskaasan" ("Mer, notre mère"). le rapport Mer / Lune est par ailleurs fort puisque la mère de Ponyo, Gran Mamare, apparaît pour la première fois dans le film pendant la nuit et semble toujours baignée par la clarté de la lune. Les phases de la lune, les marées influencent nos humeurs comme Ponyo provoque son élément aquatique en Tsunami - façon Hokusai, pour retrouver Sosuke.

Le chant de la longue intro, dirigé par Hisaichi himself  - lien youtube non encapsulable
L'Ode à la lune de la Rusalka de Dvorak (2) :



A part ça, ma fille me réclame la chanson de fin en boucle. Pour avoir un gimmick en tête toute la journée, y'a pas mieux... je vous laisse donc avec le bonus chorégraphié de la chanson de Ponyo, façon J-pop, mais je vous préviens, c'est pour le pire ;-)

(1) Je pense notamment à TöruTakemitsu, imprégné de Satie et Debussy (qui a notamment composé les musiques de films, comme Ran d'Akira Kurosawa, Kwaidan de Masaki Kobayashi, et de L'Empire de la passion de Nagisa Ōshima), mais aussi Ryuichi Sakamoto, également inspiré de Debussy, qui a composé les bandes originales de Furyo et du Dernier Empereur.
(2) extrait tiré de la version de Zdenek Chalabala - Chœur & Orchestre de l'Opéra National de Prague - Milada Subrtova, soprano - 1961. On écoutera également et avantageusement une version plus récente, celle de C.Mackerras avec le CPO et Renée Fleming