Sforzando

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Vendredi, mars 12 2010

La lune entre les dents, florilège de Rémo Gary

Puisqu'on est dans les sorties livresques de chanteurs comme l'évoqué bel Aliénor de Sieur Desjardins, j'enchaine avec la sortie déjà annoncée auparavant du livre-disque (et vice et versa) de Rémo Gary, reçu hier par ses bons soins épistolaires et postaux.

Non content de me délecter de son nouvel album - qui a déjà toute ma reconnaissance, c'est un petit pavé (comme tout livre révolutionnaire qui se doit), à balancer amoureusement à la tête de qui veut (ou pas) et qui regroupe en outre toutes les chansons et poèmes de ses précédents disques, et plus encore.

Et le cadeau est grand ! Dont le premier plaisir est de l'ouvrir, car comme les trop rares livres encore du genre (le dernier que j'ai eu à dépuceler comme ça, ça doit être le Gracq de chez Corti), il faut d'abord s'armer de la lame en ivoire de l'ouvre-lettre légué par grand-père pour ouvrir un par huit chacun des folio du vélin, comme on s'évertuait jadis à dégrafer la colonne entière de lacets du bustier en velours de sa mie (y a quand même  vraiment des plaisirs gratuits qui se perdent, bordel !). Bref, l'éditeur Jean-Pierre Huguet, bel artisan du livre et des estampes (habiter chemin des tissages en est bien la preuve) nous donne le plaisir érotique d'ouvrir ce livre. Preuve aussi qu'accéder à son contenu suppose toujours des préliminaires. Et en apéritif, petit extrait :



Pas spirituel

Gloire à toi au septième ciel
Ça n'avait rien de spirituel
Mais quand tu as refait pour moi
Le coup des noces de Cana
D'un petit bécot dans le cou
T'as multiplié les bisous
Alors j'ai lu avec mes mains
L'évangile selon tes seins







Tout le reste est du même acabit, parfum des mots que l'on mâchonne sans jamais en perdre le goût. Les agapes sont particulièrement festives et l'on se délectera, d'un coup ou à petites bouchées, du menu 3 étoiles proposé. Pour le reste, je laisse la parole à Michel Kemper qui en signe la préface et résume si bien le compère :

"J’ai beau désormais le connaître, un peu, beaucoup, passionnément, Rémo Gary m’est toujours énigme, intrigue, type pas comme les autres. Je n’ose m’imaginer l’alchimie de son écriture, ses alambics d’expression, ses cornues tortueuses filtrant le vocabulaire et ses possibles déclinaisons. Je dis je n’ose mais serais curieux de. Être petite souris prélevant ma part de grimoire, de vers parcheminés, de fiévreux manuscrits…

Mais se limiter à pétrir les mots c’est un peu nous rouler dans la farine. Gary fait son du sens et sens du son. Ses doigts travaillent tout autant nos vieilles idées, nos espoirs, nos utopies, que cette combinaison de vingt-six lettres qui les exprime tant bien que mal. En allant au-delà de lui, Gary va au-delà de nous, se surpasse en nous aidant à nous dépasser. Plus qu’un tambouilleur de mots, il est agitateur d’idées, subversif."

Achat impératif vous l'aurez compris.

Rémo Gary - La lune entre les dents
1 livre 160p. + 1 CD
Jean-Pierre Huguet Editeur
ISBN 978-2-35575-101-1
23€

La malle d'octave - Remo Gary

Photo crédit (cc) EP - Remo Gary - Forum Leo Férré janvier 2010

Lundi, janvier 11 2010

Remo Gary, l'inconnu géant de la chanson

Inconnu, (hormis les fins connaisseurs), comme la plupart des meilleures plumes. Géant, car il n'est pas besoin de lui faire un piédestal pour le mettre à la hauteur des plus grands, il pourrait même être en mesure de les dépasser. Ce n'est point faire de dithyrambes déplacées à propos d'un chanteur très discret et loin du market, c'est juste que ce monsieur a (re)donné des lettres de noblesse (anar) à la chanson française.

Remo Gary, je l'ai découvert un jour en allant écouter un autre géant et sommet de poésie, Philippe Forcioli (1). Les deux étaient à l'affiche des lundis de la chanson au Théâtre Vingtième. Je suis reparti avec tous les albums sous le bras, véritablement ivre des mots entendus ce soir là. Moi qui suis pourtant difficilement perméable à lire la poésie, celle entendue creva mes tympans, tombés jusqu'au cœur, tout comme mon séant fut gravitationnellement attiré par le sol.

Avec Remo Gary, c'est l'écriture qui renaît au coeur de la chanson. Si certains mots sont exhumés d'antan, la plupart sont simples mais sonnent avec une justesse sans pareil. Près du cadavre exquis, les mots et la diction rendent tout lumineux.



"Tisseur de rien
fileur de temps
lieur de liens
tisseur de gens
A moitié fous, à moitié triche
Les artistes vont dans les friches
Sur les souffrances du moment
Ils appliquent leurs pansements

Soigner la misère peut-on
Avec du coton hydrophile
Est-ce encore du mauvais coton ?
Où est le fil ?
"

(Où est le fil ? - Le petit matin... - 2004);

On est déjà gâtés avec des orpailleurs comme Allain Leprest. Remo apporte un complément indispensable pour les oreilles. Capable de vous parler de la main pendant 12 minutes, sans une once d'ennui ou de redondance (les pieds de singe), c'est aussi lui qui vous mettra des coups de pieds au cœur, vous conviera aux petits matins à défaut du grand soir, rappellera votre enfance (Les Bosses, Première maison, Le compte à la craie) et célébrera le vin (Ni dieu ni flotte !) l'amour et les femmes (Viol de nuit, T'as foutu l'camp, sous le tissu, en un mot comme en cent, le sublime Quand le monde aura du talent, L'appétit vient en aimant), ou encore les SDF (le superbe Maréchal des sans-logis).

Tout cela respire la révolte attentionnée, l'amour à mort, et combien d'autres petites madeleines. Depuis Leo Ferré, beaucoup d'enfants inspirés ont surgit. Remo en est un bien beau disciple.

  

Remo Gary est aussi interprète d'un poète par trop oublié : à ceux qui ne connaissent de Richepin qu'un extrait des oiseaux de passage mis à l'honneur par le grand Georges, Remo nous en offre l'intégralité et plus car affinités : pratiquement pas un album qui ne réserve une chanson du maîstre Jean, ressuscité depuis l'idylle sanglante jusqu'aux trois matelots de Groix, en passant par les suscités oiseaux... ainsi que le second l'album de Même pas foutus d'être heureux (illustré par Tardi himself) - Dans la rade des lits, entièrement dédié au poète des gueux. Son fidèle client lui rend l'apostrophe :

"J'ai bu tes mots à la fontaine
Appris le parler paysan
Compris le plaisir, le blasphème,
La peau, la sueur et le sang
Que j'avais plus de corps que d'âme
Qu'il fallait comme un turlupin
Attraper son couteau à pain
Par la lame
Je suis client chez Jean Richepin
"

(Client chez Richepin - Dans la rade des lits - 2007)

Admirablement servi par Joël Clément au piano et par la belle multi-instrumentiste Clelia Bressat-Blum (aux fins arrangements), Remo Gary s'est entouré d'autres bons levains musicaux pour accompagner ses mots : Romain Didier (quand il ne signe pas pour le frérot Allain et pour lui-même), sa fille Jeanne, Michel Sanlaville, François Forestier et bien d'autres.

Avec la sortie imminente d'un nouveau disque, dont nous ne manquerons pas de faire ici la recension, l'année 2010 ne pourra qu'être bonne (2). La nouvelle galette voit notamment l'arrivée d'Anne Sylvestre, de Véronique Pestel, Fred Bobin ou encore Hervé Suhubiette. C'est dire que la qualité sera forcément au rendez-vous.

Les impardonnables n'iront pas l'écouter les 22 et 23 janvier prochain au Forum Léo Ferré ou dans d'autres bonnes crémeries par la suite.

---------------

(1) Tous deux réceptionnaires du prix Jacques Douai, impossible de s'y tromper.
(2) Bien qu'elle démarre mal coté nécrologie artistique... mais la liste des vivants reste longue.