Depuis Les Derniers Humains, il y a déjà près de 22 ans, Richard Desjardins a parcouru un sacré bout'd'chemin. Parcours d'un artiste humble mais si précieux, et dont tous les albums recèlent de merveilleuses pépites. Parenthèse faite de ses deux albums avec son groupe de jeunesse Abbitibbi, et le néanmoins réussi Symphonique (1), le québécois n'est selon moi jamais aussi bon qu'en solo, au piano ou à la guitare, et le voir sur scène est toujours un temps fort que je n'ai jamais voulu manquer. De Tu m'aimes-tu au splendide Kanasuta, en passant par Boum Boum, Richard Desjardins rend toujours hommage aux femmes, à son pays et ses personnages (ses autochtones, ses orpailleurs, ses mineurs et forestiers, dont on croirait parfois certains tout droit sortis des contes de Jørn Riel), et à la vie passionnée en général.

Le canadien est également cinéaste documentariste, écologique sans ego, les pieds bien sur terre et dans la boue avec le Brut Erreur Boréale (2) ou encore le Peuple invisible (qui rendent les films de Yann Arthus Bertrand et Al Gore bien fades), qui dénonce inlassablement le pillage par les Yankees, d'où qu'ils viennent, nouveaux pharisiens cupides, prompts à ignorer et mépriser tant la nature que les cultures.

Mais aujourd'hui, plutôt que de vous parler du chanteur que j'adore, je consacre ce billet à un de ses livres, Aliénor, publié l'an passé chez Lux Editions et qui, plus qu'un exercice de style, fait place au merveilleux conteur.

Richard Desjardins campe ici le personnage de Gauthier sans Avoir, cerf miséreux et lésé par une justice féodale sans pitié de ce XIIème siècle, témoin imaginaire et invisible d'un personnage bien réel et assez incroyable, Aliénor d'Aquitaine, qui incarne à elle seule une fresque historique, faites de frasques inouïes, et d'enjeux de pouvoirs quasi rocambolesques, qui dépasseraient bien des contemporains en mal de storytelling.

En résumé, "Dans un repli de cet étrange XIIe siècle, où les rois faisaient tout ce qu’ils voulaient, où les peuples vivaient dans la terreur religieuse, morts de peur ou de faim, Aliénor d’Aquitaine (1122–1204), cultivée et indépendante, épouse successivement le roi de France Louis VII, puis le futur roi d’Angleterre, Henri II, apportant ses possessions et ­titres à l’un puis à l’autre des deux souverains."

L'auteur précise bien d'autres détails très intéressants, dans un avant-propos à son poème, de ce "road movie", et l'on en vient avec lui à se demander "comment il se fait qu'on n'ait pas tourné un film sur la vie de ce pétard", tant cette dame de la noblesse girondine fut la témoin et l'actrice d'un siècle, semeuse malgré elle de tous les ingrédients qui fera place quelques décennies plus tard à la guerre de Cent Ans.

Bien qu'anachronique à la versification d'alors, Richard Desjardins a choisi de composer ce poème de Gauthier Sans Avoir en alexandrins, en référence "à l'expression poétique des troubadours" et à l'amour courtois dont Aliénor d'Aquitaine favorisa semble t-il l'émergence dans sa fastueuse cour.

En ce soir du 31 mars 2004, en l'abbaye de Fontevraud, Aliénor, octogénaire d'un siècle où l'espérance de vie est de quelques trente années, se meurt. Gauthier, soldat sans terre ni sel, est tout près de réaliser l'acte de justice vengeresse qu'il poursuit depuis des décennies, le crime illusoire d'une noble, responsable de toute sa rancœur. Avant, il veut lui raconter la vie d'ombre qu'il a menée et leurs destins croisés, si éloignés et pourtant si mêlés. Il conte alors ses misères et par contraste la fastueuse vie d'Aliénor.

"Les ultimes mots que vous ouïrez ici-bas
sont ceux de mon être et de ses rêves fanés
Peu me chaut tous efforts d'arriver jusque-là,
jusqu'à même attendre très grand nombre d'années"

Ce superbe monologue écrit en 2000 lors d'un séjour occitan de l'artiste, est richement illustré par Shrü, et constitue une belle chanson de geste, dont la musicalité n'attend plus qu'une partition. Bel héritier d'un François Villon, Desjardins avait déjà couché sur papier musical une ode épique historique des conquistadors (Le prix de l'or), une autre préhistorique (Nataq, homo sapiens traversant le détroit de Bering), mais surtout le magnifique et déchirant Lomer, carcassonnais de la renaissance, lapidé par l'intolérance des ses pairs, parce qu'il "fut allé aimer un homme".

Et si tous ces personnages comme Aliénor (1204), ou Lomer (1460) ont une date donnée précise, comme inscrites dans l'histoire pour y lire ce que leur vie était jadis, c'est aussi pour offrir le recul de mesurer combien la nature humaine demeure la même, l'amour comme les injustices itou, par delà toutes les réalités matérielles des siècles.

Toujours est-il que ce monologue en alexandrins, serti de "termes et d’expressions disparus mais formidablement chargés de sens", est justement donné par Richard Desjardins dans le lieu même de sa narration, en l'abbaye de Fontevraud, le vendredi 30 avril prochain, et suivi le lendemain - pour les veinard qui auront leur week-end entier - d'un concert tout aussi unique dans ce cadre magnifique.

Pour le reste, n'hésitez pas à vous procurer et/ou à offrir ce petit chef d'œuvre auprès de votre libraire.

Aliénor - Richard Desjardins
Illustrations de Shrü
Lux Editions - 2008
ISBN : 978-2-89596-061-4
144 pages - 14,25 €

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(1) et surtout enfin édité en CD, 5 ans après le concert donné sur Radio Canada. Mon fichier podcast de 2004 laissait vraiment à désirer pour le son... Malheureusement (comme ce fut le cas pendant un an pour Kanasuta), c'est pour l'instant qu'en import pour l'hexagone... Maudits français !

(2) Près d'une dizaine de prix et récompenses.