Il souvent amusant de voir l'incrédulité qui se lit sur le visage des gens lorsqu'on leur parle pour la première fois de psychogénéalogie et des secrets de famille. Déjà, quand on parle de psychologie tout court, les raccourcis fumeux-syncrétiques ou les doxa de comptoir (souvent issues du magazine éponyme...) sont légion, mais alors dès qu'on évoque les dates anniversaires, les syndromes du survivant où les fantômes et les encryptages inconscients qui font le lit et les nœuds de notre héritage familial, on vous regarde avec des yeux de merlan frit, des ricanements cyniques (voire malaisés), ou l'on vous taxe vous-même de crédule, de naïf rempli de pensées magiques (quoi, un mec rationnel comme toi ?!).
Bref, pas facile de trouver une oreille réceptive sur un sujet où le fait de ne "pas vouloir entendre" constitue parfois le premier signe de défense envers des histoires familiales parfois douloureuses ou honteuses, mais aussi heureuses ne l'oublions pas, connues ou non, qui peuvent pourtant conditionner votre Dasein et des éléments en apparence bénins de notre quotidien : le choix de notre métier, de notre conjoint, des prénoms donnés à nos enfants, de notre rapport à l'argent et j'en passe.
Non qu'il y ait une quelconque obligation à vouloir nécessairement interroger et remuer tout celà (et puis on vit très bien avec la plupart de nos névroses, hein ?), ni même de vouloir à tout prix mettre une obscure raison généalogique derrière chacun de nos actes (votre conditionnement n'entame pas votre libre-arbitre, brave panurgique mouton), mais ces outils ont quelque chose de passionnant pour qui s'y penche un petit peu, avec les précautions d'usages requis bien entendu (1). En la matière, il y a beaucoup d'ouvrages pionniers plutôt ardus pour considérer les problématiques de psycho-généalogie (2),mais d'autres ont beaucoup fait pour vulgariser cette approche, comme le fameux "Aïe mes aïeux" d'Anne Ancelin Schützenberger, devenu véritable best-seller meilleure-vente. Et puis il y a un remarquable pédagogue en la matière, Serge Tisseron, qui vous fait découvrir le phénomène au travers d'un travail de recherche qui ressemble à un (très) bon et passionnant polar.
Tisseron a complété et (re)publié très récemment, en cette année des 80 ans du reporter entoupé , le dernier volet de son travail autour de l'œuvre d'Hergé, parachevant quelques 27 années d'enquête (3) sur Tintin et ses acolytes, personnages qui constituent chacun autant de facettes et de pièces d'un même puzzle, révélant (4) en filigrane inconscient le canevas intime de l'histoire personnelle de Georges Rémi (et de ses ascendants), nouée autour d'un secret de famille autant tût que transpiré dans chaque vignette des planches des albums de Tintin.
Rappelons que Serge Tisseron, avant même la publication d'une biographie d'Hergé, subodorait une trame biographique invisible derrière les personnages et la chronologie des albums de Tintin. La grand-mère de Georges Remi, Marie Dewigne, femme de chambre chez une comtesse belge, fut fille-mère de deux jumeaux Léon et Alexis (oncle et père d'Hergé). Elle tût la filiation et le nom du mystérieux grand-père du dessinateur. Ce secret de famille sur trois générations se retrouve au travers des attitudes, dires, actes et relations de trois groupes de personnages corrélés :
- Marie Dewigne / la fameuse Castafiore (incarnant elle-même la Marguerite de l'opéra de Gounod, qui se retrouve enceinte en acceptant la séduction de Faust) qui renvoie tour à tour à la mère violée, abusive et à la Comtesse.
- Léon et Alexis / Les Dupond/t en (en)quête illusoire d'une vérité qui leur échappe en permanence et héritiers d'un double patronyme, l'un revoyant au père inconnu, l'autre au père d'usage qui les reconnus un temps (mariage blanc) leur laissant le seul patronyme (Philippe Remi)
- Hergé : le triptyque Tintin (perspicace figure déchiffreur d'énigmes configuré en enfant parfait), Haddock (héritier descendant du chevalier de Haddoque, lui-même bâtard de roi) et enfin Tournesol (scientifique qui préfère la surdité à la révélation du secret familial)
Les différents ouvrages de Tisseron consacrés à Tintin/Hergé fourmillent de détails passionnants en résonance : cases de BD corrélées sur plusieurs albums, troublantes expressions phonétiques ou linguistiques constituant autant d'homonymies singulières, qui renvoient les sons aux mots et les mots au sens (directs ou cachés). Il développe également les frappantes coïncidences et emprunts avec le roman préféré d'Hergé, Sans Famille d'Hector Malot (Rémi/Remi, Capi/Capitaine, Allan/Allen, Milligan/Moulinsart), la crise vécue par Hergé dans son rapport à la création dans l'album l'étoile mystérieuse, ainsi que la résonance thérapeutique rencontrée par Tisseron lui-même durant son travail.
Un passionnant bouquin, donc, comme la plupart de ses ouvrages.
--------------
(1) cf.notes sur l'article psychogénéalogie de wikipedia en lien
(2) Cf. Nicolas Abraham et Maria Török, L'Écorce et le noyau, éd. Poche, 1999
(3) chronologiquement :
- Tintin chez le psychanalyste, 1985, Aubier
- Tintin et les secrets de famille, 1990, Seguier, (rééd Aubier 1992).
- Tintin et le secret d'Hergé, 1993, Presses de la Cité réédité cette année chez chez Hors-collection.
(4) la révélation au sens photographique du terme n'est pas fortuite : Tisseron a énormément travaillé sur le rapport à l'image et à la photo et sur leur incidence. cf. notamment :
- Psychanalyse de l'image, des premiers traits au virtuel, 1995, Dunod, (rééd 1997 et 2005)
- Psychanalyse de la bande dessinée, 1987, PUF, (réédition Champs-Flammarion 2000)
- Le mystère de la chambre claire, photographie et inconscient, 1996, Les Belles Lettres, (rééd Flammarion 1999)
- Y a-t-il un pilote dans l'image ?, 1998, Aubier
mentions légales : Photo de Serge Tisseron - Créative Commons (CC) Jean-Pierre Dalbéra